• Economie et écologie : à la croisée des crises - Critique de la valeur et critique de la croissance

    Les convergences entre décroissance et démocratie libertaire ont été traitées depuis de nombreuses années. Mais, à cette synthèse, il manque encore une analyse systémique de l’économie marchande-capitaliste, des causes de la crise et des conditions de l’émancipation. C’est pourtant à partir de l’analyse des interactions entre écologique et économie qu’il sera possible de déduire les bases d’une société libre, biologiquement soutenable, et capable de satisfaire les besoins tant individuels que collectifs.

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    Introduction

    La faiblesse des mouvements anticapitalistes d’aujourd’hui, y compris libertaires, tiens dans le fait que l’analyse systémique du capitalisme y est dans l’ensemble trop faible. Trop souvent, la résolution du problème économique se résume à l’expropriation de la classe possédante et à la bonne redistribution de la plus value. Dans ce cadre, le choix social, proposé par les différentes organisations libertaires, entre divers formes ou combinaisons de socialismes, mutuellismes, coopérativismes, collectivismes, communismes, s’avère sans grande conséquences.

    Cependant, omettre de pousser outre mesure l’analyse concrète du système, conduit à ignorer les origines des crises économiques d’une société de marché. Il en résulte deux conséquences : d’une part, cette absence tend à maintenir le risque de leur réédition après l’expropriation de la classe possédante. D’autre part, il n’est dès lors pas possible de les mettre en relation avec la crise écologique et la viabilité d’une démocratie libertaire, pour comprendre les limites et les conditions structurelles d’une société émancipée et soutenable.

    Il est donc nécessaire d’étudier plus profondément ces interactions afin de comprendre quelles pourraient-être ces conditions.

    I Point sur la valorisation capitaliste et la marchandisation 

    La valorisation capitaliste consiste dans un procès où l’argent, à travers la production de marchandises, engendre davantage d’argent (A-M-A’ : argent-marchandise-davantage d’argent,  et implique la reproduction élargie du capital à des échelles toujours plus grandes. Elle n’est possible que dans le cadre de la société marchande, où les marchandises s’échangent contre de l’argent (M-A-M : marchandise-argent-marchandise).

    Réciproquement, une société marchande est socialement impossible sans valorisation de la valeur. Le capitalisme, du fait de sa dynamique interne, ne peut se restreindre à un schéma de reproduction simple (A-M-A : argent-marchandise-même somme d’argent). En effet, la valorisation, impliquant la reproduction élargie du capital, est un phénomène nécessaire pour chaque acteur-agent économique pris individuellement, du fait que ceux-ci :

    1 sont dépossédés des moyens autonomes de production de leur existence,

    2 doivent vendre leur force de travail telle une marchandise pour obtenir de l’argent,

    3 sont placés dans une situation de lutte pour l’existence de tous contre tous pour l’acquisition de l’argent permettant d’accéder à la production socialisée,

    4 sont dépendants de la vente de leur production, et ce dans une situation d’incertitude où l’acheteur est libre de ne pas acheter et où l’échange et l’obtention de l’argent ne sont donc pas garantis.

    Dans une telle situation, l’expansion, au prix de l’élimination du concurrent, devient la meilleure garantie de cette survie sous peine du risque d’exclusion socioéconomique.

    Une telle situation sociale – où la production de valeur doit croitre sans cesse, à travers une reproduction sans cesse élargie du capital – ne peut que produire une dynamique engendrant toujours plus de production, et donc de consommation de ressources, allant à l’encontre d’une perspective de décroissance. Dans le cas contraire, dans les conditions de la société marchande-capitaliste, les conséquences socioéconomiques seraient désastreuses : non-emploi, baisses et absences de revenus, licenciements, faillites, crises et dépressions-récessions économiques continues.

    1 La reproduction élargie du capital en péril 

    1.1 La borne économique de la reproduction élargie

    Comme nous venons de l’expliquer, la poursuite de la reproduction élargie du capital est en théorie une condition du capitalisme pour éviter la crise et assurer son « bon fonctionnement », c'est-à-dire : le plein emploi et « l’opulence généralisée » (selon l’expression d’Adam Smith).

    Cependant, rien que d’un point de vue strictement économique, le capitalisme éprouve des difficultés à assurer correctement sa reproduction élargie, notamment depuis les années 70. Depuis les débuts du capitalisme, la baisse des taux de profit, du fait de l’application de la technique à la production, lorsqu’elle n’a pas donné lieu à des crises de surproduction, n’a pu être compensée que par une augmentation de la masse globale de profit, c'est-à-dire l’extension des marchés à des échelles toujours plus vastes.

    Les progrès de la technique appliquées à la production ont, depuis cette période, atteint un niveau de développement sans précédent. Les progrès de la robotique, la révolution micro-électronique et informatique, le développement de la programmation et des systèmes « intelligents », ont supprimé une part considérable de travail humain – source même de la valeur – et par conséquent fait chuter la masse globale de valeur produite. Pour rester compétitives, survivre dans la jungle économique, les entreprises capitalistes n’ont guère d’autre choix que la fuite en avant perpétuelle vers des systèmes de production toujours plus performants, employant toujours moins de travail humain, ou la production dont le cout de la force de travail serait inférieur à celui d’une production mécanisée, c’est-à-dire dans des conditions proches de l’esclavage. Mais alors, elles suppriment en partie la source de la réalisation de la valeur, à savoir une main d’œuvre suffisamment rémunérée pour constituer une demande solvable à un prix intéressant. La demande solvable est encore réduite par les politiques néolibérales de redressement des taux de profit, visant à baisser les salaires et supprimer les taxes. Si, dans la période antérieure au néolibéralisme, les salaires et les taxes comprimaient les taux de profit, limitant ainsi les possibilités d’investissement, sans pour autant augmenter la demande solvable, avec le néolibéralisme, ce qui est gagné d’un côté pour les capitalistes (un taux de profit plus élevé), l’est perdu de l’autre (une demande solvable plus faible), ce qui mène à une baisse des prix, et donc ramène vers une baisse des marges de profit.

    Le capitalisme a cependant pu prolonger son expansion, durant 40 ans, grâce à des promesses de valeurs futures, prenant la forme d’un empilement continu de crédits et de dettes en tout genre. Or ces valeurs futures ne se sont pas réalisées. Face aux difficultés croissantes de réaliser de la valeur dans la production réelle, les capitalistes se sont orientés vers l’argent facile et la sphère boursière, créant ainsi des bulles financières aussi considérables que fragiles. Du fait des difficultés de la production réelle à réaliser de la valeur, le système du crédit a ainsi débouché sur une multiplication des titres pourris, aboutissant à une crise financière mondiale en 2007. En 10 ans de politiques néolibérales-austéritaires, le capitalisme n’a pu résorber cette crise, alors même que se déclenchait une crise en Chine en 2015 et que plane le spectre d’une nouvelle crise mondiale, pire que la précédente, pour 2017. La reproduction élargie du capital, condition nécessaire de la survie du capitalisme, devient de plus en plus difficile à assurer. Dorénavant, Il n’y a plus guère d’expansion qu’une série de dommages collatéraux.

    Il s’agit là d’un premier niveau de difficulté de la reproduction élargie du capital. Le facteur écologique, quant à lui, vient encore complexifier le problème.

    1.2 La borne écologique de la reproduction élargie et crise économique

    La reproduction élargie du capital est, d’une part, une menace pour la biosphère (biodiversité, climat, géologie, hydrologie). D’autre part, elle va se heurter à une limite physique : les ressources matérielles et énergétiques nécessaires au fonctionnement des machines.

    Ainsi, à long terme, soit le mode de production capitaliste se contracte à travers une longe période de dépression, au terme de laquelle il finit par s’arrêter faute de ressources pour alimenter ses machines, soit il mène à la destruction de la biosphère, voire à l’extinction de l’espèce humaine.

    Pour que la société soit viable, une réduction massive de la consommation de matières premières et d’énergie est donc nécessaire. Or une telle réduction, comme nous l’avons expliqué précédemment, se pose en contradiction flagrante avec la nécessité de reproduction élargie du capital. Faute d’une production de masse de valeur conséquente du fait de l’expansion des marchés, permettant de compenser la chute des taux de profits, la crise ne manquerait pas d’atteindre des profondeurs abyssales : fermeture ou de réduction d’activité de nombreux secteurs de production de matières premières et énergies, de production de biens de consommation, de la distribution et de l’administration, de générer un chômage de masse bien plus conséquent qu’actuellement à l’échelle mondiale. Pour cette raison, il ne faut pas attendre du capitalisme une diminution drastique du volume global de production.

    Pour qu’une telle perspective puisse se produire, deux conditions son nécessaire : un changement qualitatif radical dans les aspirations individuelles et sociales, mais aussi une rupture radicale avec le procès de valorisation capitaliste, et donc avec ses modes de production et de distribution.

    Dans le cas où la première condition ne serait pas respectée, la rupture avec le procès de valorisation apporterait certes une diminution de la production, du fait de l’élimination de la surproduction de marchandises invendables, de l’obsolescence programmée et de nombreux gaspillages publicitaires et autres consommations abusives de matières et d’énergie, mais cette diminution ne serait pas suffisante pour atteindre les objectifs d’une société soutenable.

    Dans le cas où la seconde condition ne serait pas respectée, il est à peu près certain que toute la puissance incitatrice et coercitive de la société marchande serait déployée pour se sauvegarder. Ainsi, la tendance à la valorisation finirait par l’emporter sur la volonté individuelle.

    Communisme et décroissance constituent bien deux perspectives convergentes d’une société émancipée et soutenable. 

    2 L’accélération de la rotation du capital et le problème de l’obsolescence programmée

    Si le capital doit se reproduire à une échelle toujours plus vaste, il le doit aussi à une vitesse toujours accrue.

    Le progrès technique a généré cette accélération au niveau de la sphère de la production. Mais a un moment donné (notamment à partir des années 20-30) à commencé à se poser le problème des difficultés dans la circulation du capital du fait de la saturation des marchés.

    L’obsolescence programmée (sous toutes ses formes : technique, usure, mode) à constitué une des réponses du capital pour accélérer sa rotation et ainsi continuer à réaliser de la valeur.

    Sans cela, le capitalisme aurait fait face à une impasse : diminution colossales des ventes et des revenus de la vente, de la production, et donc un chômage de masse incommensurable.

    Ralentir le rythme de production et de circulation du capital dans le cadre du mode de production capitaliste est donc impossible sans amener la crise. De plus, le capitalisme ne possède pas, ne peut pas mettre en place, de coordination ou de réglementation mondiale concernant la productivité et les volumes de production. Ce serait en effet à l’antipode de sa propre logique. En effet, aucun acteur économique n’accepterait une condition qui le rende encore vulnérable au risque d’élimination.

    Les entreprises qui se lanceraient dans un ralentissement du rythme productif verraient immédiatement leurs coûts de production unitaires monter en flèche, tandis qu’elles ne pourraient les écouler sur les marchés. Elles ne mettraient pas longtemps à faire faillite.

    Les entreprises qui diminueraient leur volume de production, tout en conservant le même rythme et donc les mêmes moyens techniques, verraient leur nombre de salariés baisser en conséquence (dans le cas contraire, chaque salarié aurait un revenu moindre). De plus, leur masse de profit étant moindre, elles s’exposeraient au risque d’une incapacité de renouveler à temps leurs moyens de production, et de surcroit d’investir dans des moyens de production plus performants. Deux conséquences seraient alors prévisibles : tout d’abord, une vague de licenciements du fait de machines plus performantes pour un volume constant de production ; Ensuite, la faillite de l’entreprise, batture par la concurrence, faute d’une masse de profits accumulée insuffisante pour l’investissement ou faute d’investissements productifs à retardements. Ainsi, pour survivre économiquement, les entreprises n’ont pas d’autre choix que de jouer le jeu du capitalisme, qui est de produire plus, plus vite, pour gagner et investir plus, plus vite, pour produite encore plus et plus vite, etc. La décélération du rythme de consommation de ressources ne peut donc venir que d’une rupture avec le procès de valorisation capitaliste. 

    II critique de la valeur face aux propositions économiques des écologistes

    1 Le problème de la croissance verte et financiarisation de l’écologie 

    Avec la croissance verte est apparue l’idée que l’écologie pourrait devenir un nouveau marché porteur, mais aussi que ce marché pourrait devenir le moteur d’une nouvelle relance économique. Or ces deux idées ne vont pas de pair. C’est une chose d’affirmer que l’économie verte permettrait de s’enrichir à certains capitalistes dans un contexte de récession globale, c’en est une autre de dire qu’elle pourrait être le moteur d’une nouvelle relance, voire d’un new-deal écologique.

    Green Washing (dans la production, mais aussi les constructions neuves) et l’économie circulaire, sont des substituts. Ils remplacent des productions de valeur existantes ou produisent des valeurs nouvelles qui détruisent des valeurs existantes ou potentielles, mais ne produisent pas de valeurs supplémentaires. Ils ne répondent donc en rien à la difficulté de la production réelle à auto-entretenir sa croissance du fait du progrès technique appliqué à la production, et la maintiennent dans une situation de dépendance vis-à-vis du système de crédit et des marchés financiers.

    D’autre part, les secteurs de réparation de la nature ne produisent pas non plus de la valeur par eux-mêmes. Ils font partie des faux frais du capitalisme, comme la construction des routes ou l’éducation. Pour se financer, ils puisent dans des réserves de valeur préalablement produites, à savoir les profits des entreprises et les parts de ces profits collectés par l’Etat sous forme de taxe. Ce sont donc des capteurs de valeur et non des producteurs de valeur. Que ces entreprises fassent par exemple 1 milliard de bénéfice signifie ainsi simplement qu’1 milliard des bénéfices des entreprises n’a pas été consacré à la reproduction élargie du capital mais à l’industrie de la réparation. Or la reproduction élargie étant en berne, les entreprises productrices de marchandises éprouveraient des difficultés. Une crise dans le secteur de la production de marchandises affecterait le secteur de la réparation de la nature. Par extension, elle affecterait aussi les sections de production de moyens de production destinées à la réparation de la nature, comme elle affecte déjà celle de la production de moyens de production dans le cas de l’ensemble des crises économiques du capitalisme. De plus, du fait que les entreprises de la réparation de la nature tirent leurs financements des masses de valeur produites par les entreprises productrices de marchandises, tandis que d’autre part, elles éprouvent déjà des difficultés à produire suffisamment de valeur, une ponction supplémentaire sur cette masse de valeur produite favoriserait les conditions de la crise économique. Ou bien les gestionnaires système choisiraient de favoriser la reproduction élargie du secteur des marchandises au détriment du secteur de la réparation de la nature, ou bien ils choisiraient de favoriser la réparation de la nature, auquel cas, la crise dans la production des marchandises de base s’aggraverait, supprimant ainsi les sources de financements du secteur de la réparation de la nature. Certes, la production serait amenée à diminuer, n’entrainant pas de nouvelles dégradations à réparer, mais les réparations encore à effectuer ne trouveraient plus de financements. Les activités de réparation s’arrêteraient et de nombreux salariés seraient licenciés.

    Enfin, si les entreprises pionnières vont bénéficier au départ d’une situation de semi-monopole, leur permettant d’accumuler pour investir et ainsi optimiser leur croissance aussi bien intensive qu’extensive, l’arrivée de nouveaux entrants sur le marché risque de créer une situation où la concurrence accélèrera la chute des prix et des taux de profits dans ces secteurs. La réparation de la nature, après une première phase d’expansion, serait alors confrontée à une crise sectorielle et une phase de récession. Il s’en suivrait une dégradation des conditions de travail des salariés : baisses des salaires, intensification du travail, dégradations des conditions de travail, licenciements.

    Venons en maintenant à la financiarisation de l’écologie. Du fait des problèmes des marchés écologiques, et plus généralement des problèmes de l’ensemble de l’économie réelle, dont les marchés écologiques sont dépendants, les marchés financiers de l’écologie risquent à terme de générer les mêmes problèmes de création et d’éclatement de bulles financières, débouchant sur des crises systémiques longues accompagnées de plans d’austérité.

    Miser sur une transition écologique dans le cadre du capitalisme constitue donc une perspective biaisée au sein de laquelle convergent crise économique et crise écologique.

    2 Le problème économique des revenus déconnectés de l’emploi 

    Il existe pléthore d’expressions pour qualifier les revenus indépendants de l’exercice d’un emploi : « revenu universel », « revenu inconditionnel », « revenu inconditionnel suffisant », « revenu d'existence », « revenu minimum d'existence », « revenu social », « revenu social garanti », « allocation universelle », « revenu de vie », « revenu de citoyenneté », « revenu citoyen », « dotation inconditionnelle d'autonomie » (Un projet de décroissance) ou « dividende universel » ; « salaire à vie » ou « salaire universel » (Bernard Friot). Tous ont en commun d’être des revenus déconnectés de l’emploi, en argent ou en nature. Ils sont régulièrement présentés par certains écologistes comme des mesures à la fois écologiques et sociales, des solutions pour réduire la production et les émissions de gaz à effets de serre, tout en permettant de soutenir matériellement une partie de la population déconnectée de l’emploi.

    Le problème est que les économistes qui prônent de telles mesures ne comprennent l’économique qu’en surface, et sont généralement des ignorants en ce qui concerne les sources et les conditions de production de la valeur. Ainsi, ils se rangent généralement du côté des analyses sous-consommationnistes, notamment d’inspiration Keynésienne, mais aussi issues du marxisme tronqué et vulgaire, consistant à intervenir politiquement pour gonfler la demande afin de stimuler l’offre. Le problème est que l’on ne réfléchit dès lors plus aux sources de financement de tels dispositifs. Or la source de financement reste toujours la réserve de plus value créer par l’exploitation des travailleurs, que celle-ci aille aux propriétaires capitalistes, actionnaires, banquiers, à l’Etat, ou aux privés d’emploi bénéficiaires de ces diverses allocations.

    Si l’on admet que le capitalisme éprouve déjà des difficultés à réaliser de la plus value, notamment du fait du niveau de productivité atteint, et que l’essentiel de cette plus value devrait, pour assurer la survie (d’une partie) des entreprises, être consacrée à la reproduction élargie du capital, alors prélever une partie de cette plus value pour l’appliquer à d’autres fins que la reproduction élargie consisterait en une mise en difficulté supplémentaire du système, contribuant a sa crise, et non en une solution pour le relancer. Ainsi, les revenus sans travail sous forme monétaires s’avèrent des impasses en termes de projet d’émancipation.

    Mais il en va de même en ce qui concerne les dotations d’autonomies. Soit il s’agit de faire produire aux entreprises plus que ce qu’elles peuvent vendre dans les conditions du marché, et donc de réquisitionner une part de la production non-solvée pour la distribuer gratuitement, auquel cas, il s’agit d’accepter des dépenses en capital constant et en force de travail n’aboutissant à aucune réalisation de valeur (les entreprises préfèreront certainement produire a flux tendu), soit il s’agit d’acheter aux entreprises ces excédents de production pour les donner ensuite gratuitement aux privés d’emploi bénéficiaires de ces allocations, ce qui pose la question de la source de financement de ces achats. En dernière instance, ces financements seraient soit prélevés sur les réserves de plus value issue de l’exploitation des travailleurs, collectée sous forme de taxes aux entreprises, soit sur les salaires des travailleurs, amputés sous forme d’impôts. A moins d’être dupe sur les possibilités de relance par l’augmentation de l’offre, ce n’est pas avec de telles mesures que la crise va cesser et que le capital va reprendre sa dynamique d’expansion. Au contraire, même si la production décroit, ce qui ne va pas nécessairement de pair avec de telles mesures, la crise va se poursuivre.

    Certains, comme André Gorz, était bien conscient de ces problèmes de valorisation du capital, aussi bien que des problèmes écologiques, et percevaient dans les revenus déconnectés de l’emploi une manière de quitter en douceur le monde du travail salarié et de permettre le développement d’activités libres et antiproductivistes, échappant à la machine de valorisation. Cependant, il ne semblait pas percevoir le risque de conflictualité sociale potentiel pouvant se développer, avec de telles mesures, au sein même du prolétariat, entre la classe laborieuse et celle des bénéficiaires des revenus déconnectés de l’emploi. Cette conflictualité existe déjà en partie entre salariés et privés d’emplois. Elle est notamment le fait d’une instrumentalisation du côté de nos adversaires politiques. Voici qui devrait nous mettre la puce à l’oreille quant à leur manière de créer de la division de classe en instrumentalisation la situation des bénéficiaires de revenus déconnectés de l’emploi.

    Mais elle prend aussi ses racines dans des systèmes de représentations sociales relatives à la question de la contribution réciproque à la construction de la société. Tout le problème ici vient du fait que cette reconnaissance, dans la société marchande capitaliste, ne peut prendre que la forme d’une vente réalisée sur le marché. Mais il est aussi bien évident que, dans une société différente, exercer une activité réalisatrice exclusive, tandis qu’une partie de la société s’attacherait à la réalisation des tâches socialement utiles, constituerait une forme d’aristocratie, au sens de capacité à s’adonner au perfectionnement de l’être en se déchargeant des tâches de base ; tandis qu’ils s’agirait d’augmenter, de manière égalitaire, la part de temps que chaque individu pourrait consacrer à son autoréalisation.

    De fait, il ne s’agit donc pas de légitimer de telles mesures, mais de défendre le projet d’une société qui intègre d’office l’ensemble des personnes en possibilité de participer à la production, dont la durée serait massivement réduite, dans les conditions les plus respectueuses de la liberté de participer aux décisions concernant les choix de production et les manières de produire, de la santé et de la dignité humaine.

    3 La question du marché, de la monnaie et des monnaies locales

    Le marché est une situation ou l’échange se fait par la médiation de la monnaie-argent. Pour se procurer des biens, bénéficier des services se procurer de l’argent est une condition nécessaire. Pour cela, chacun doit vendre : des biens qu’il a produit ou contribué à produire, des services qu’il rendra ou participera à rendre, de la force de travail à un groupe de producteurs ou un propriétaire capitalistes. Le défaut majeur du marché est que l’échange n’est pas garanti : Les producteurs proposent des biens et services, de la force de travail, mais les acheteurs, qu’ils soient des particuliers ou des entrepreneurs capitalistes, ne sont pas obligés de les acheter. De ce fait, les producteurs ne peuvent alors pas se procurer l’argent leur permettant d’acheter en retour. Le marché pose donc la possibilité du non-emploi, de la baisse et de l’absence de revenus faute de vente non réalisée, du licenciement, de la faillite. Et lorsque toute la société est organisée selon ce principe d’échange par la médiation de l’argent, c'est-à-dire lorsqu’elle est une « société marchande », cette situation pose la possibilité de la crise généralisée du système.

    Et il s’agit là d’un problème récurrent dans les sociétés capitalistes. Si les économistes ont capitulé face à un taux de chômage (régulièrement rehaussé) qu’il serait impossible de résorber, et donc légitimé le fait d’abandonner des êtes humains à la misère et à l’exclusion, il n’en demeure pas moins que les politiques s’acharnent à vouloir créer des emplois, dont un grand nombre sont socialement non-nécessaires et pèse sur les bilans écologiques.

    D’autre part, comme se procurer de l’argent est nécessaire pour entrer en interaction avec la société, le pire des destins serait alors de ne pas en posséder. Cette crainte est à la source de la volonté de posséder toujours plus d’argent, en tant que garantie de pouvoir accéder à la production sociale. Or comme posséder encoure toujours plus d’argent implique de produire encore et toujours plus, sans garantie de vente. Et naturellement, la société entre en situation de surproduction, au sens économique et écologique du terme : des marchandises invendables pour lesquelles on a contribué à épuiser les ressources planétaires, dégrader les sols, le climat, la biodiversité.

    Les monnaies locales, dont on entend beaucoup parler, ont certes pour intérêt de relocaliser la production et la distribution des ressources, et donc d’éviter les flux de marchandises sur des distances longues, et ainsi de réduire les émissions carbone. Dans leurs versions périssables, elles ont aussi pour intérêt d’éviter la thésaurisation et la spéculation. Cependant, elles restent des monnaies. Leur dimension locale ne fait que reporter les problèmes de la monnaie à une échelle plus réduite. Elles ne règlent donc en rien le problème de l’échange marchand non garanti, et maintient les possibilités de non-emploi, baisses et absences de revenus, licenciements, faillites et crises dans une zone d’échange locale. Il ne s’agit donc pas d’une forme d’organisation sociale des rapports de distribution souhaitable pour une société dont le but serait la satisfaction générale et individuelle des besoins et l’émancipation. 

    4 La hiérarchie des revenus comme incitation productiviste

    La société capitaliste, organisée en classes stratifiées, a produit une culture de la distinction sociale et de l’imitation (Bourdieu). Les classes aisées ont tendance à se distinguer socialement des classes inférieures, tandis que ces dernières cherchent à les imiter. Ces formes de distinctions ne sont pas uniquement culturelles, mais passent par l’accès à des ressources économiques, donc par des salaires supérieurs. La distinction procède alors par l’acquisition de biens haute qualité ou nouveaux, dont le prix est plus élevé. Ces biens sont donc difficilement accessibles pour les strates sociales inférieures, jusqu'à ce qu’elles soient produites en masse. Les strates inférieures peuvent ainsi imiter les strates supérieures. Mais ces dernières ont presque immédiatement tendance à trouver de nouvelles formes de distinction. Le « luxe » devient alors la norme, et se créent de nouvelles formes de « luxe », appelées à devenir ultérieurement de nouvelles normes, etc. Les strates supérieures de la société constituent donc les moteurs de l’innovation sociale.

    Qu’en est-il pour l’écologie ?

    L’écologie, au départ à été présentée comme un style de vie de classes moyennes supérieurement cultivées cherchant à se distinguer socialement de l’élite bourgeoise industrielle et de ses normes. Elle s’est traduite politiquement par le développement d’une fraction des classes moyennes supérieures et de la petite bourgeoisie culturelle cherchant à contester la domination politique de cette élite bourgeoise industrielle. Les aspirations de ces couches sociales sont longtemps apparues comme aspirations de petits privilégiés éloignées des problématiques du prolétariat. De fait, les aspirations de cette classe n’ont durant longtemps pas été en mesure de devenir hégémoniques.

    Pour devenir un critère de valorisation sociale pour l’ensemble de la société, il a fallu que la bourgeoise industrielle s’empare de l’écologie (en tant que discours et idéologie) et promeuve, via des opérations marketing à l’occasion de sommets climats mondiaux, l’écocitoyenneté en tant que critère de valeur sociale.

    Avec ce type de transition écologique, la classe bourgeoise reste motrice du changement social, et bénéficie en premier lieu de ses avantages. Dans le contexte d’une société véritablement écologique, antiproductiviste ou de décroissance, ces catégories de population auront prioritairement accès aux meilleurs innovations, aux productions de plus grande qualité, aux habitats sains, tandis que les plus pauvres seront contraints d’habiter dans des logements non adaptés, près des décharges, des zones d’enfouissement de déchets radioactifs, des zones humides, des terres improductives, des champs éoliens ou de panneaux solaires, de manger de l’alimentation toxique ou de se sous alimenter, etc (comme c’est déjà le cas aujourd’hui).

    De plus, du fait des phénomènes d’imitation sociale liée à la stratification, ce modèle risque de poser un problème au niveau de la demande sociale en termes de confort. Il entretiendrait un certain productivisme et affaiblirait la volonté d’autolimitation de la consommation. Les classes aisées se distingueront par leur écologisme confortable et High Tech, insoutenable si appliqué à une échelle de masse ; tandis que les plus pauvres ne feront pas d’efforts d’autolimitation, puisqu’ils ne retireraient que des contraintes et appelleraient de leurs vœux – et lutteraient politiquement pour – la généralisation de ce confort insoutenable à une échelle de masse, et donc un certain productivisme.

    A ce niveau, soit les couches inférieures de la société se trouveraient brimées, soit réprimées, soit elles œuvreraient contre une nécessaire autolimitation sociale de la production.

    Une transition vers une société écologiquement/biologiquement soutenable ne peut être à la fois socialement soutenable qu’a condition d’être basée sur un droit d’accès égal à la production réalisée par l’ensemble de la société. Elle doit à la fois combiner les aspirations à l’autolimitation et les conditions de l’égalité. Une telle perspective implique la rupture avec la domination culturelle, politique et économique de la bourgeoisie capitaliste, mais aussi avec l’assujettissement culturel à une classe moyenne aisée défendant ses privilèges par la méritocratie, et avec toute forme de hiérarchie des revenus dans la société, impliquant de fait l’émergence de strates sociales.

    Pour qu’une telle rupture ait lieu, les bases d’une conscience et d’un mode de vie qualitativement différents, basés sur l’autolimitation égalitaire, doivent émerger au sein du prolétariat et devenir hégémoniques. 

    Sortir vraiment du capitalisme !

    Le capitalisme doit faire face à deux bornes structurelles, l’une interne (l’économie), l’autre externe (l’écologie) qui ne se contentent pas de se juxtaposer mais interagissent l’une avec l’autre pour se renforcer dans le cadre de la crise. Les propositions éco-capitalistes, qu’il s’agisse de propositions libérales consistant dans la création de nouveaux marchés, ou de logiques de taxation-redistributives du capital, consistant à réintégrer dans l’économie les « externalités négatives », ne sont pas en mesure de supprimer la crise, mais simplement d’en modifier les conditions, les formes, de la différer dans le temps et d’en juguler provisoirement l’intensité. Or la suppression des conditions de la crise constitue une nécessité vitale pour l’humanité, tant d’un point de vue biologique que social.

    Supprimer les crises signifie « sortir vraiment du capitalisme ». Il ne s’agit donc pas simplement de supprimer la prédation de la plus value et l’accaparement du pouvoir politique par la classe possédante et ses valets. Il s’agit de modifier la structure sociale de fond en comble.

    Les conditions d’élimination des possibilités la crise résident donc dans l’abolition de la propriété privée des moyens de production et de la concurrence entre producteurs, ainsi que dans l’émancipation du procès de valorisation du capital, de l’échange marchand de biens, services et force de travail par la médiation de l’argent.

    Cela suppose donc la propriété et la gestion commune et démocratique des moyens de production, la détermination a priori de la production en fonction des besoins, la possibilité pour chacune et chacun d’obtenir une part égale du produit social, la participation de toutes les personnes en mesure de produire à la production commune, la réduction et la répartition égalitaire du temps de production nécessaire, et enfin, la distribution directe de la production déterminée au départ. 

    Communisme Libertaire, autolimitation et répartition du produit social

    Le problème le plus complexe est alors de fixer une borne en termes de volume de consommation maximale au niveau de soutenabilité écologique dans la satisfaction des besoins. Il s’agit là d’un maxima du volume de production possible pour l’ensemble de la société, évalué en fonction des ressources disponibles et de leur rythme de renouvellement et des impacts sur la biosphère. Cet aspect purement quantitatif ne pourra être déterminé que par une série d’analyses scientifiques. Ensuite, vient la question des choix qualitatifs de production et des modalités de réparation du produit social possible. A ce niveau, il s’agit d’un choix social, à déterminer à la base et de manière démocratique.

    Ici vient s’insérer une contrainte. Le seuil maximal global de production-consommation n’indique en rien, a priori, le seuil maximal par individu. Les besoins sont divers, à la fois qualitativement, mais aussi quantitativement. Ainsi, si tout le monde a le droit, de fait, de demander, lors de la détermination de la production en fonction des besoins, une part égale du produit social potentiel ; tout le monde ne demandera pas l’accès à une même quantité de biens ou de services, aussi bien dans l’absolu, qu’en fonction des moments.

    Cependant, comme les besoins sont variables, il est impossible de déterminer des seuils de consommation maximale différents, selon que les individus sont peu consommateurs ou non. Le problème serait ici qu’une demande trop forte survienne de manière récurrente, plaçant la société en situation de surconsommation par rapport aux possibilités et contraintes de la biosphère. Il est donc nécessaire que soit fixée une borne maximale de consommation par individu.

    Mais cette part ne pourrait être trop importante. En effet, le niveau de production global total étant limité, l’attribution à une partie de la population d’une part trop importante du produit social global impliquerait que la part restante pour les autres personnes serait d’autant réduite. Or avec la nécessité de la décroissance, une part réduite du produit social reviendrait à une situation de précarité et de misère. La société doit tenir compte, en plus du seuil maximal global de production possible pour une société biologiquement soutenable, d’un seuil minimal global de satisfaction des besoins pour l’individu.

    Reste enfin la question des critères d’attribution des parts du produit social. La condition première, que nous venons de définir, est que chaque personne ait au moins accès à une part minimale permettant de bien vivre (et pas simplement de survivre). Il s’agit là d’un seuil de soutenabilité sociale. Au-delà, des consommations supplémentaires sont possibles, avec un seuil de soutenabilité biologique. Quels en seraient les modalités d’attribution ? Il existe un vieux débat, entre collectivistes et communistes au sein du mouvement libertaire quand à la distribution du produit social. Les collectivistes étaient pour une distribution inégale en fonction de la compétence, du mérite, de la capacité productive. Les communistes étaient pour une distribution en fonction des besoins individuels. Une fois remplie la condition de soutenabilité sociale, il est difficile de trancher à priori ce débat, même si, en tant que communiste libertaire, il est nécessaire de donner la priorité à la satisfaction des besoins individuels. De plus, il est nécessaire de se rappeler, d’une part, que l’inégalité implique une incitation productiviste, d’autre part, que plus la biosphère et le climat seront dégradés, moins grande sera la marge entre soutenabilité sociale et soutenabilité biologique. La pire des choses serait que la transition décroissante prenne trop de temps à se réaliser, survienne trop tardivement. Le seuil de soutenabilité biologique pourrait dans ce cas devenir inférieur au seuil de soutenabilité sociale, rendant le communisme impossible, ce qui constituerait une véritable catastrophe pour l’humanité. L’enjeu de la lutte révolutionnaire pour la décroissance et le communisme libertaire au XXIème siècle est que nous n’ayons pas à en arriver là.

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  • Commentaires

    1
    savouret
    Mercredi 14 Septembre 2016 à 14:33

    texte très interessant pour alimenter la reflexion sur les conditions nécessaires à l'avenement d 'une société affranchie du capitalisme

    En ce qui concerne la répartition du produit social que vous évoquez à la fin de votre article, n 'est il pas nécessaire de conserver une monnaie  affectée et fondante  ?

    Celle ci  serait distribuée à chacun(e) sans relation avec sa contribution productive, afin d 'éviter la surconsommation potentielle des ressources limitées, y compris pour la satisfaction des besoins fondamentaux lorsqu'il s 'agit de biens "rivaux" (alimentation, énergie etc)?

    Merci pour votre réponse

     

     

    2
    Mercredi 14 Septembre 2016 à 21:50

    Concernant la question de la monnaie :

    C'est un problème que je continue de travailler.

    Alain Bihr expliquait, dans un de nos échanges, que  :

    Marx distingue trois fonctions de la monnaie :

    1. celle de mesure de la valeur et, par conséquent, d'étalon des prix ;

    2. celle de moyen de circulation des marchandises, soit en définitive d'échange des marchandises les unes contre les autres ;

    3. celle de moyen de paiement (ce qui rend possible la vente et l'achat à crédit) et, par conséquent, de moyen de réserve (ce qui permet la thésaurisation) en tant que la monnaie est une matérialisation et une représentation autonome de la valeur.

    Si elle ne répond pas a ces trois critères, elle n'en est pas, au sens classique, de la monnaie.

    Le problème majeur de la monnaie est en vérité celui du marché, dont elle n'est que l'instrument, et sans lequel elle ne peut avoir aucune utilité. Le marché viens de ce que, comme la production est organisée en une multitude de propriétés privés, projets et décisions privées, il devient alors le seul moyen de mise a disposition de la production sociale. De là, de nombreux problèmes peuvent survenir, notamment l'absence de revenus par absence de vente, qui répercutée d'un producteur-consommateur à l'autre, peut faire entrer le système en crise. Donc l'important, comme vous le soulignez également, est l'indépendance des droits d'accès à la consommation par rapport à la contribution productives, mais aussi, au delà, de la réussite sociale de la production (que les biens soient acquis ou non).

    Ce que vous nommez monnaie affectée, je l'utilise sous le nom de "bons de consommation a caractère qualitatif", monnaie fondante sous le non de "bons de consommation préissables".

    L'important est :

    -Qu'il s'agisse de simples moyens de retrait des biens et d'accès aux services, non accumulables, périssables après une certaine durée (un an par exemple), ni réutilisables (immédiatement détruits après usage - pour éviter les fraudes ou l'inflation), et non d'auto-financement des entreprises (paiement des moyens de production, des salaires). On peut aussi penser à une extension du système de la carte vitale...

    -Que la société sache ce qu'elle doit produire et en quelle quantité, afin d'éviter la pénurie.

    -Que du fait de la contrainte qu'impose une consommation plus limitée de ressources et la lutte contre les gaspillages, se développe, pour le maximum de productions possible, un système de commandes anticipées et de planification intelligente. Il serait aussi nécessaire de fixer un minima et un maxima de consommation pour éviter une surconsommation excessive par rapport aux capacités de résilience de la biosphère.

    Tout ceci n'est en vérité pas bien compliqué à mettre en place, et pourrait très certainement être amélioré, moyennant quelques cerveaux travaillant sur la question.

    Il existe peut-être également d'autres solutions de distribution sociale auxquelles je ne pense pas. Je ne crois pas à l'efficacité du troc ou du don à échelle sociale et durable - ou alors dans le cadre d'une profonde mutation socioculturelle, nécessairement progressive, qui prendrait plus d'un siècle, ce qui se situe bien au-delà de nos préoccupations décanales ou séculaires, pour ne pas dire immédiates -, bien qu'elles puissent coexister de manière marginale sans aucun soucis.

    La difficulté réelle, c'est l'abolition des rapports sociaux fétichistes (qui prennent les réalités concrètes pour des absolus naturels, trans-historiques et indépassables) et de l'imaginaire qui les accompagnent... C'est que les individus, libres, avertis des contraintes qu'imposent chaque systèmes de production-distribution, et donc capables de choisir entre ceux-ci, adoptent le moins contraignant pour l'équilibre social, et parviennent aussi a se mettre d’accord sur les rapports de production et de distribution qu'ils veulent établir entre eux ; rapports nécessairement égalitaires et solidaires si l'on souhaite une société émancipée vivant en paix.

    3
    savouret
    Vendredi 16 Septembre 2016 à 15:51

    bonjour, merci pour la rapidité de votre réponse ainsi que sa précision

    Je rebondis sur les solutions de distribution sociale complémentaires que vous évoquez, à savoir les rapports sociaux fondés sur le don /contre don ou la réciprocité non marchande

    Comment concevez vous leur complémentarité avec le systéme de planification que vous décrivez si ce type de rapports sociaux joue un role croissant dans la circulation des biens et services ( ce qui est souhaitable) ,et ne coexiste donc plus de manière marginale avec celui ci?

    Sinon quel est votre point de vue par rapport à l'autre  mode de production des richesses soustrait à la sphére marchande que constitue l'autoproduction? quelle place celle ci peut elle avoir dans une société "communiste libertaire"?

    Enfin si l'on considère qu'il subsistera des échanges entre des collectivités à différentes échelles, en dépit de la "relocalisation" de la production de la majeure partie des biens et services , quel type de monnaies d 'échanges entre celles ci pourrait subsister ?

    merci d 'avance  pour vos réponses

     

      • Vendredi 16 Septembre 2016 à 21:03

        Bonjour,

        Quelques réponses :

        "Comment concevez vous leur complémentarité avec le systéme de planification que vous décrivez si ce type de rapports sociaux joue un role croissant dans la circulation des biens et services ( ce qui est souhaitable) ,et ne coexiste donc plus de manière marginale avec celui ci?

        Le don fonctionnerait tout simplement de la même manière qu'il fonctionne aujourd'hui, mais peut-être de manière plus développée. Quelques exemples : récemment, une amie a déménagée dans une autre région et n'a pas tout emporté, elle nous a en outre laissé une de ses plantes. Mes parents et mes grands parents font un potager dans leur jardin, et nous donnent quelques excédents de légumes qu'ils ne consommeront pas à temps. Un de mes oncles avec un pommier, il nous invitait au ramassage des pommes et nous partions avec une petite partie.Ma belle sœur va avoir un enfant et la famille lui donne des couches en tissu pour bébé, des vêtements, etc. qui ont servi pour des bébés avant. Nous avons récemment donné des bibelots, oreillers et autres à Emmaüs. Dans le type de société que j'imagine et propose ici, Emmaüs deviendrait un espace de dépôt retrait gratuits - comme il en existe déjà par ailleurs a d'autres endroits - et ces types de lieux seraient implantés dans chaque  ville ou quartier, et seraient coordonnés, un peu à la manière du prêt inter-bibliothécaire, etc. ; des sites comme "le bon coin" pourraient prendre une forme non marchande et servir d'interface pour favoriser la mise en rapport entre le donneur et l'acquéreur. Des systèmes comme les SELS pourraient supprimer leurs système de points, et ne fonctionner que sur le don. Enfin, les textes de ce site sont en accès libre, c'est aussi une forme de don.

        Le don serait un complément à la production planifiée. Avec ce système, les commandes de produits seraient moins importantes, ce qui permettrait de réduire le temps que l'on consacre à la production. Le fait que chaque personne s'en serve assurerait la réciprocité.

        "Sinon quel est votre point de vue par rapport à l'autre  mode de production des richesses soustrait à la sphére marchande que constitue l'autoproduction? quelle place celle ci peut elle avoir dans une société "communiste libertaire"?"

        Dans la mesure où le temps social nécessaire à la production serait réduit - du fait de la limitation des gaspillages, de la fermeture de certains secteurs de productions devenus obsolètes car dépendant des besoins de compensation des défaillances du capitalisme, ou étant effectivement nuisibles pour la biosphère, de la ré-intégration des privés d'emploi dans la production, etc. - chaque personne consacrerait beaucoup moins de temps qu'aujourd'hui à la production - peut-être 10 à 15 heures d'activité effective - ce qui laisserait du temps pour l'autoproduction. Il y a quand même une limite. Dans la mesure où la production sociale serait censée satisfaire de manière égalitaire les besoins élémentaires (physiologique et sociaux) de la populations, et dans la mesure où tous les individus ne sont pas capables ou motivés pour produire tout pour eux-mêmes, ce qui les placeraient dans une situation de non satisfaction de leurs besoin, elle primerait, et l'autoproduction serait un plus qui ne devrait pas excéder une certaine limite de soutenabilité écologique. Si certaines personnes, ou communautés, veulent autoproduire sur un territoire donné, à condition de respecter cette même limite de soutenabilité écologique, ça ne posera aucun soucis. Par contre, s'ils veulent accéder à l'énergie ou aux infrastructure, il faudra en contrepartie qu'ils consacrent un peu de temps à la production socialisée.

        "Enfin si l'on considère qu'il subsistera des échanges entre des collectivités à différentes échelles, en dépit de la "relocalisation" de la production de la majeure partie des biens et services , quel type de monnaies d 'échanges entre celles ci pourrait subsister ?"

        Le projet du communisme libertaire est fédéraliste et non localiste. Cela signifie que les collectivités ne sont pas totalement indépendantes, mais relativement inter-dépendantes, notamment concernant les infrastructures de communication et d'acheminement de l'énergie, les ressources énergétiques, et autre. Ce qui pourra être produit localement, de manière homogène sera géré localement, ce qui ne le pourra pas sera géré par la fédération territoriale de l'échelon supérieur. Il n'y aurait pas besoin de monnaie d'échange. Simplementune planification à l'échelon supérieur, où des échanges en nature, de dons-contre dons, d'accords politiques entre confédérations.

    4
    savouret
    Jeudi 22 Septembre 2016 à 15:25

    ok merci pour cette réponse détaillée qui me permet de mieux appréhender les fondements du projet de décroissance communiste  libertaire

    J'avoue toutefois éprouver quelques difficultés à m'affranchir des rapports sociaux fétichistes que tu évoques à juste titre dans ton précédent message, en tant qu'obstacle majeur à la vision d 'un  modéle d 'organisation sociale et politique radicalement opposé à celui qui existe actuellement

    En effet, j'adhére dans l'absolu au projet d'une société fondée sur les principes du communisme libertaire, mais je suis sceptique quant à l'abolition de toute forme de marchés ou de monnaies d 'échange (du moins dans les décennies à venir) , sachant que ces "constructions sociales" perdurent tout de meme depuis plusieurs millénaires dans de nombreuses sociétés et sont donc bien antérieures à l'avénement du capitalisme.

    La nécessité et la légitimité de ces  "institutions" sont tellement intériorisées par l'immense majorité de la population mondiale , qu'il me semble difficilement concevable de s 'en affranchir totalement avant x générations nous succédant, à fortiori dans nos sociétés occidentales ou l'extension des rapports marchands et monétaires a pris une dimension considérable.

    Je suis peut etre trop pessimiste quant aux capacités de transformation des mentalités individuelles et collectives, bien que je le sois certainement moins que la plupart de mes contemporains, qui jugent trop utopique et irréalisable  la moindre proposition de changement social y compris lorsque celle ci s 'inscrit dans un cadre "réformiste"

     

     

     

     

     

     

     

      • Vendredi 23 Septembre 2016 à 09:13

        Avec maintien de la monnaie, il s’agirait de collectivisme libertaire et non de communisme libertaire. Le collectivisme pourrait fort bien servir de phase de transition – c’était d’ailleurs en ce sens que nombre de révolutionnaires anarchistes envisageaient la collectivisation pendant la révolution espagnole.

        Le problème est que l’on se heurte à deux difficultés majeures :

        1 le fait de ne pas connaître les besoins à l’avance, ce qui est le propre de l’échange marchand, donne lieu à beaucoup de gaspillages.

        2 L’échange marchand-monétaire crée une distance entre achat et vente, et ainsi entre ce qui est voulu et ce qui est produit. Il y a bien évidemment des formes de correction par le marché, assez implacables, mettant en difficulté les producteurs eux-mêmes (baisses de revenu, chômage technique, licenciements, voire faillites), qui peuvent se généraliser, car les producteurs sont aussi consommateurs et l’affaiblissement de leur demande solvable affaiblirait la production et la consommation des autres (crise commerciale).  

        Globalement, la plupart des personnes qui n’ont pas étudié Marx, hormis si par chance l’intuition leur vient, ne comprennent pas le problème que pose la monnaie et l’échange marchand.

        Les constructions sociales perdurent certes, mais, d’une part, l’échange marchand et l’argent sont longtemps restés marginaux socialement, tandis que dominait l’autoproduction, et que c’étaient les surplus qui étaient vendus (ce que le capitalisme a inversé : échanges marchands généralisés, autoproduction marginale voire inexistante, surproduction et surplus invendables et détruits).

        D’autre part, je ne crois pas trop aux intériorisations « séculaires » ou encore moins « millénaires ». On a souvent l’impression avec ces types de discours, pouvant se rapprocher de la sociobiologie d’une sorte de mémoire génétique. Or il s’agit de transmissions sociales, et la reproduction sociale ne s’effectue pas de manière pure et exacte à chaque génération, et elle est d’autant plus rapide avec l’accélération sociale et culturelle accompagnant celle du capital.

        De plus, l’échange marchand ne s’est pas généralisé « naturellement » mais de manière violente et autoritaire, par l’expropriation agraire et l’action de l’Etat. Ces arguments relativisent grandement la sécularisation ou millénarisation des cultures et rapports sociaux.

        Il faut aussi prendre en compte les phénomènes de démonétisation ou dématérialisation de la monnaie qui ont eu lieu durant les dernières décennies, notamment avec la carte de crédit, qui prévaut pour un grand nombre d’achats (achats en gros ou de biens chers), et avec les paiements et commandes en ligne par internet. Ces dispositifs favorisent grandement une voie vers la suppression de la monnaie : il faudrait alors remplacer le système monétaire et numérique (convertir les sommes d’argents en nombre de droits d’accès, les cartes bleues en cartes vitales aux fonctions « étendues »), tout en pouvant conserver les outils que sont les cartes et les interfaces numériques.

        Cela dit, effectivement, il faudrait certainement une dizaine d’année pour parachever un tel système, ce qui n’empêche pas son extension progressive pour l’accès aux biens et services dans certains secteurs (santé, social, logement, alimentation, éducation/formation, etc.). En effet, il suppose d’abord la prise de contrôle par les travailleurs et travailleuses de l’appareil de production, l’association des différentes unités, secteurs et branches de production (socialisation des moyens de production), en vue d’organiser les péréquations entre celles-ci,  la réduction et l’égalisation du temps d’activité, les systèmes d’emploi-formation, etc. ; sans lesquels la satisfaction des besoins ne peut être égale.

        Pour ce qui est de ta dernière remarque sur les contemporains qui jugent utopique et irréaliste la moindre proposition de changement, je trouve que les propositions réformistes (plus exactement alter-capitalistes) sont effectivement illusoires et non pas utopiques, mais chimériques, en ce qu'elles ne tiennent pas compte des réalités de la valorisation du capital et des causes profondes des crises, en ce qu'elles croient a des vieilles recettes inefficaces à long termes (Keynésianisme social) ou en surestiment d'autres (Marxo-fordisme : simple inversion du rapport capital-travail, meilleur partage de la valeur ajoutée). La révolution (plus exactement le passage d'un mode de production capitaliste à un mode de production communiste, le passage d'un pouvoir autoritaire et centraliste à une démocratie fédéraliste libertaire, le passage d'une production insoutenable et ravageuse à une production plus limitée et soutenable) m'apparaissent plus crédibles. De plus, a mesure que les contradictions du capitalisme se multiplient et s'intensifient, l'effort pour faire aboutir une révolution tend à devenir équivalent à celui pour obtenir des réformes - jusqu'au point où la réforme devient impossible, et où seule existe la voie révolutionnaire.

    5
    savouret
    Vendredi 23 Septembre 2016 à 23:01

    ok merci pour ta réponse détaillée une nouvelle fois

    ton argumentation est très cohérente

    EN revanche, j'admets avoir du mal à concevoir une société aussi homogéne sur le plan des moyens de production et d échange , ou chacun travaillerait le meme nombre d 'heures à la production socialisée et ou il n'y aurait plus de travailleurs indépendants (paysans, artisans)

    quid de la diversité des aspirations et des

    Ainsi , le collectivisme ou (communisme?) doit il également  etre appliqué aux petits producteurs qui n'emploient pas de salariés? sI tel est le cas, l'expropriation les concerne t elle également?

    autre interrogation,Comment abolir totalement l'échange marchand ?

    Par exemple, si à la marge du nouveau systéme,un producteur,ou un collectif veulent en complement de leur participation à la production socialisée, écouler un surplus de production dans le cadre d'une transaction marchande, serait ce toléré ou réprimer et de quelle manière?

    N'est il pas plus envisageable que comme cela fut le cas avant l'avenement du capitalisme, perdurent des marchés et des échanges monétaire , réduits à la portion congrue bien entendu  ?

     

    désolé si ces questions sont inopportunes et réflent une mauvaise interpréation de tes réponses

      • Dimanche 25 Septembre 2016 à 22:39

        Que chaque personne Produise durant le même nombre d’heures est possible, avec des ajustements mensuels et annualisations.

        Une société communiste telle que je la conçois articulerait un temps de production (fortement réduit) obligatoire pour les besoins généraux, et une possibilité de produire d'autres choses sur le temps libre. J'avais un peu développé ça dans "une autre idée du communisme" http://ekladata.com/-rRD8xfsYMGVQa252mgs9H6OSLU/Une-autre-idee-du-communisme.pdf

        Au contraire du collectivisme (qui maintient une distribution marchande, un salariat, et des hiérarchies des revenus au mérite ou au rendement), le communisme aurait pour but de rompre avec la logique de valorisation du capital, avec l'inégalité, et de satisfaire les besoins de consommation, de temps libre et d'activité libre des individus. Ce qui implique une contrainte collective dans la prise en charge égalitaire des conditions de production relatives au bien vivre.

        L'inégalité sera d'autant plus insupportable que le volume de consommation global doit décroitre, l'égalité, une très forte égalisation, indépendante de la réussite des affaires des entreprises, serait nécessaire, sans quoi perdureront des conflits sociaux entre ceux qui s'en sortent et les autres.

        Concernant ce que tu évoques sur les petits producteurs indépendants :

        Les petits producteurs pourront intégrer librement les fédérations et socialiser leurs terres et moyens de production, comme ce fut le cas en Espagne en 1936, ou alors produire en autosuffisance (ce qui serait quand même très précaire).

        Par contre, je ne vois pas pourquoi ni comment ils pourraient écouler un surplus ? A qui le vendraient-ils vu que la production serait déjà programmée en fonction des besoins et ensuite réalisée par la société : ils n’auraient pas d’acheteurs solvables, et leur production ne vaudrait  alors rien. Il auraient juste perdu leur temps, gaspillé de la matière, de l'énergie inutilement.

        Mieux vaudrait qu’ils participent aux tâches communes et aillent produire directement ce qui leur manque pendant leur temps libre, ou s’arrangent entre producteurs de biens/services spécifiques pour créer un système de troc / équivalence.

         

        Enfin, sur la monnaie et l'échange marchand, une chose importante et assez simple à comprendre : Qui maintient le marché s'expose à une crise commerciale, qui maintient la monnaie à celle de crises monétaires.

        Pour qu'une distribution marchande puisse exister sans porter préjudice ni à la société (crise commerciale), ni à l'individu (sous-consommation, misère), il faudrait qu'elle soit très marginale au sens de strictement séparée du système de production et distribution commun, ne s'appliquant pas aux besoins généraux mais seulement très spécifiques (pour illustrer, des besoins ne concernant que 1 à 30% de la population selon ce que la société déciderait démocratiquement), et permettant à l'individu d'exercer un double emploi - un emploi obligatoire dans la production commune lui garantissant la satisfaction de ses besoins vitaux et un peu plus, et un emploi facultatif pour produire et consommer des produits plus spécifiques, dont l'échec dans les affaires serait alors sans risque (bien que préjudiciable en perte de temps et gaspillage matériel et énergétique).

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