• Société de Consommation ou Société Marchande - Fin

    CONCLUSIONS

    I QUALIFIER UNE SOCIETE IMPLIQUE DE COMPRENDRE LES OBJECTIFS QU’ELLE SE FIXE

    1 Sur la portée sémantique et politique des termes employés pour critiquer nos modèles sociotechniques de production

    La théorie critique de la société que nous tentons de développer à travers cette réflexion sur la consommation et la marchandise est une théorie qui est orientée vers l’action. Elle a pour but l’élaboration d’une réflexion avancée sur les réalités sociales dans lesquelles nous sommes immergés, afin de dégager de manière pertinente ce qui constitue des vecteurs de progrès social et humain, et d’identifier ce qui constitue les limites matérielles et sociales du projet d’émancipation. Cette réflexion théorique à pour but de permettre une reformulation des problématiques liées aux question écologiques et existentielles inhérentes aux sociétés industrielles et technologiquement avancées, afin de réajuster les actions, les cibles et le sens des mouvements sociaux agissant en ce sens.

    La critique sociale ne peut se limiter à une analyse objective de la société qui se limiterait au phénomène de consommation. En effet, en faisant cela, elle ne peut parvenir à saisir ce qui surdétermine le phénomène de la consommation et lui donne la forme sociale que l’on connaît aujourd’hui. Pour définir, le type de société dans laquelle nous vivons, et en formuler la critique, la théorie du social doit tenir compte des dynamiques sociales à la source du phénomène et donc s’intéresser aux actions, aux intentions et aux buts de ceux qui dominent, tirent profit, entraînent et défendent cette société.

    2 Opter pour une critique de la société marchande et de son organisation sociotechnique avant de penser les problèmes de consommation

    Nous avons pu développer le fait que la source du problème résidait dans la dynamique marchande des sociétés capitalistes, tandis que la sur-consommation n’en est qu’une conséquence, qu’un moyen. Nous avons également pu analyser le fait que la dynamique marchande impliquait des pratiques de gaspillage phénoménal tant au niveau des matériaux que des ressources énergétiques. En cela, la dynamique marchande implique un niveau de consommation bien plus excessif qu’une société similaire sur le plan de l’abondance, mais dont la production serait conçue intelligemment, pour être la plus durable et la moins énergivore possible. Ce n’est donc pas dans un premier temps la production et la consommation en soi qui posent problème, mais la manière dont la production est organisée socialement en fonction d’une fin donnée, qui est moins la consommation de masse que l’accumulation capitaliste. L’action des mouvements d’émancipation sociale ne doit pas d’abord être de critiquer la consommation comme phénomène en soi. Elle doit s’attacher à combattre la dynamique marchande qui structure la forme sociale de la consommation. En cela, il ne s’agit plus parler de « société de consommation » mais de « société marchande ». Ce n’est qu’a partir du moment où cette critique de la dynamique marchande est éprouvée, atteint sa limite, qu’il est possible de se poser de nouveau les questions de la production et de la consommation, et donc de réfléchir, dans le cadre d’une situation au sein de laquelle la dynamique marchande aurait été abolie, aux limites naturelles de la production et de la consommation globale et de leur répartition équitable.

    II DEVELOPPER UNE ALTERNATIVE, UN QUALIFICATIF A OPPOSER À CONSOMMATION ET MARCHANDISE

    1 L’absurdité d’une société d’anti-consommation

    Il serait facile d’opposer à la société de consommation et à la société marchande une société d’anti-consommation. Cependant, cette démarche, du fait de son caractère aberrant, ne mènerait les mouvements qui développeraient cette critique que dans une impasse sur le plan pratique. En effet, sans consommation, pas d’existence humaine possible. Une démarche intelligente serait celle de se diriger vers une autre forme de société, où la consommation serait maîtrisée, où elle tiendrait compte, comme spécifiée précédemment, des limites naturelles de la planète et de l’emprunte écologique.

    2 L’hypothèse ouverte d’une société non-marchande

    L’hypothèse d’une société non marchande, quant à elle, reste à  approfondir. Une société non marchande serait une société où les objets seraient échangés en fonction d’une valeur qui serait déterminée par le temps de réalisation, le coût écologique et énergétique, et l’utilité admise du bien produit, d’une valeur qui exclurait le fétichisme et le taux de profit. Il ne s’agirait pas d’une société de production individuelle autosuffisante au sein de laquelle les  échanges n’auraient pas lieu, mais d’une société co-opérative, qui aurait trouvé son équilibre entre abondance et autolimitation, entre gratuité et réciprocité.    

    3 De la difficulté d’inventer une nouvelle terminologie

    Néanmoins, si la mission de la théorie critique s’arrête à ce niveau, le mouvement pour l’émancipation sociale éprouvera certainement le besoin, au delà de nommer ce qu’il refuse, de nommer ce qu’il désire. Il aura besoin d’opposer quelque chose à la société marchande qui ne se limite pas à la négation, mais se déclinent sur le plan qualitatif pour signifier un point de rupture et l’émergence de nouvelles problématiques, de nouveaux enjeux. S’adonner à une telle démarche peut s’avérer être un exercice très difficile, dans la mesure où chaque énonciation trouvera sa propre limite et se verra concurrencée par d’autres propositions, probablement aussi pertinentes. Néanmoins, il nous faut essayer de trouver un qualificatif qui nous permettrait d’énoncer ce qui constituerait une base sociale favorable à l’émergence de nouveaux enjeux. Les termes d’ « Ecosocialisme » (Michaël Lowy, Ecosocialisme) et de « société du bien-vivre » (ATTAC, La Nature n’a pas de prix), font aujourd’hui partie de ces termes qui permettent de nourrir la réflexion et l’imagination d’alternatives à la société marchande, à sa logique de prédation, de dépossession et de destruction. Ils font partie de ces termes qui stimulent la pensée, l’imagination et la réflexion sur la construction d’autres « mondes possibles ».

    4 Avantages et limites des concepts d’« Ecosocialisme » et de « société du bien-vivre »

    La question du bien-vivre implique en effet la prise en compte de la nécessité d’une société qui prend en compte la satisfaction des besoins de tous. Mais il demeure flou en lui-même en ce qui concerne les conditions matérielles et sociales de ce bien-être. En effet, il n’existe aucun consensus sur ce que peut être le fait de bien vivre, et ce concept peut donner lieu a des interprétations très différentes et contradictoires.

    Quant à l’écosocialisme, il a pour avantage de signifier à la fois les conditions matérielles et sociales de ce bien vivre, héritées de la problématique socialiste, ainsi que la nécessité de préservation et la recherche d’une relation d’équilibre avec les autres entités naturelles. Néanmoins, l’écosocialisme doit encore surmonter une difficulté majeure sur le plan philosophique.

    S’il a le mérite de problématiser adroitement le conflit existant entre valeur d’usage et valeur d’échange, du fait que la prédation capitaliste à pour effet de priver les gens des usages de ce que l’on peut qualifier de biens communs ; sa dimension anthropocentrique, basée sur la valeur d’usage, peut donner lieu à certaines dérives utilitaristes. Ainsi, sa démarche de préservation ne tiendrait compte que de ce qui est utile à l’Homme et tendrait à laisser disparaître les entités naturelles dont les sociétés humaines n’ont aucun usage. Il s’agit là d’un dilemme philosophique complexe du fait qu’il ne s’agirait pas non plus de défendre une logique de conservation totale de tout ce qui existe, auquel cas, il n’y aurait pas assez d’une planète pour accueillir cette diversité croissante et permettre dans le même temps l’évolution des sociétés humaines. La réflexion demeure également complexe au niveau de l’immédiateté ou non de ce a quoi l’on pourrait attribuer une valeur d’usage. En effet, sur le plan scientifique, il est parfois difficile d’identifier par avance ce qui est parfois invisible, impensable, et participe néanmoins à l’équilibre des écosystèmes, et qu’il est donc nécessaire de préserver.

    Ainsi, il s’agirait d’opérer une redéfinition soit de la valeur d’usage en elle-même, capable de faire entrer dans le cadre de l’usage les phénomènes inhérents aux écosystèmes, soit de définir un autre concept de valeur qui qualifierait les phénomènes d’autorégulation écosystémiques (chose que fait le capitalisme vert en définissant la Nature comme un prestataire de services, certes uniquement à des fins marchandes), soit d’en revenir à l’ontologie Marxienne, définissant la Nature comme corps non organique de l’Homme et la relation Homme/Nature comme phénomène dialectique, signifiant qu’il n’y a pas d’existence possible pour l’Homme sans reconnaissance ni préservation de la Nature et donc, à travers elle, de préservation de lui-même, ou enfin aux propositions de Marcuse (Herbet Marcuse, « Nature et Révolution », in Contre Révolution et Révolte), consistant à reconnaître la Nature, ou plutôt la biodiversité, les entités vivantes composant la Nature, comme partenaire interactif avec lesquels l’Homme doit rechercher un équilibre. Cette conception rejoint également les travaux de Joël Kovel (« Dialectique des écologies radicales », dans la revue Ecologie et Socialisme), qui plaide pour une relation dialectique avec la nature, plutôt qu’une approche de négation ou de réification de celle-ci.

    5 Nouvelles approches de la Décroissance

    Depuis quelques années, une nouvelle approche de la décroissance s’est affirmée et donne lieu a des interrogations fécondes.

    Cette approche s’appuie d’abord sur une analyse critique du concept de croissance. La croissance est estimée en fonction de l’augmentation du PIB. Il s’agit d’une notion essentiellement monétaire. Elle contient en elle l’idée que l’accroissement monétaire constitue un indice de bien être, et que l’économie, les échanges marchands, sont au centre de l’existence.

    Or il est aisé de constaté que la croissance monétaire ne constitue pas un indice valable pour évaluer le bien vivre, le bien être. D’une part parce que la quantité ne suffit pas au bien être, n’efface pas certaines souffrances. D’autre part parce qu’au sein des pays économiquement dominants, il existe de fortes inégalités en matière de revenus, d’accès à l’éducation, aux soins, aux dispositifs de droits commun (sans compter l’inégalité produite au niveau international, du fait que dans certains pays, les gens n’ont que difficilement accès aux ressources élémentaires : eau, alimentation). La croissance est par conséquent génératrice de fortes inégalités. De plus, du fait de la situation de course à la richesse qu’elle impose, dans le cadre de la concurrence capitaliste, elle ne se donne aucune limite du point de vue écologique. Ainsi, elle constitue une des composantes génératrice des désastres écologiques que nous connaissons aujourd’hui et des menaces qui se profilent à l’avenir. Enfin, la croissance est la croissance du pouvoir économique et politique sur la vie. Elle dépossède les populations de leurs ressources, de leurs savoirs faire et de leur pouvoir de décision sur la production de leur vie.

    Selon les « Objecteurs de Croissance », la Décroissance consiste tout d’abord dans la décroissance des inégalités sociales. Elle vise l’égalité d’accès aux ressources, à là l’alimentation, aux soins, à l’éducation, au savoir, au logement, aux moyens de production, aux possibilités de se déplacer, de voyager. Elle recherche le développement de la gratuité, principalement en ce qui concerne les besoins fondamentaux précités, et par conséquent l’émancipation vis-à-vis de la monétarisation et des logiques marchandes. La décroissance recherche également la déconcentration du pouvoir, l’égalité du pouvoir entre les populations, et non la concentration du pouvoir dans les mais de professionnels de la politiques et de lobbies technoéconomiques. Elle vise donc la réalisation de la Démocratie. Enfin, la Décroissance est la décroissance de l’ « emprunte écologique », c'est-à-dire de l’impact des activités humaines sur la nature, notamment lorsque celles-ci mettent en danger la capacité de régénération des écosystèmes. Elle est par conséquent favorable au développement des énergies renouvelables en remplacement des énergies non renouvelables, à l’arrêt des pratiques d’obsolescence programmée, et pour le développement de la durabilité, pour la relocalisation de la production, notamment agraire, et pour une réflexion collective sur la production et son utilité sociale, en opposition aux logiques de croissance et de renouvellement illimités des marchés.

    La Décroissance n’est pas, dans ce cas un retour à la bougie, au moyen âge ou au primitivisme, mais consiste plutôt en une rationalisation des modes de vie des pays industriels et technologiquement avancés. Il s’agit d’arrêter les gaspillages matériels et énergétiques inutiles, de sortir de la logique marchande et de permettre, parallèlement, le développement des systèmes de santé, de logement, de soutien social aux populations vulnérabilisées (désocialisation, troubles psychologiques, handicap, maladie, vieillissement). La Décroissance s’accompagne par conséquent du développement d’une éthique de solidarité et de préservation réciproque.

    6 Le mot de la fin

    Si ces concepts ne peuvent à eux seuls nous aider à résoudre les problèmes auxquels nous avons à faire face, ils nous permettent néanmoins de percevoir d’autres réalités et de réajuster la manière dont nous formulons les problèmes de nos sociétés et les solutions que nous envisageons d’apporter.

    Partager via Gmail Yahoo!

    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :